La peau de la contrebasse

Janvier 2045

Aujourd’hui je lui ai mis la main dessus… sur son ventre … elle est enceinte, elle attend un enfant et moi avec elle… Je lui ai mis ma main sur son ventre et j’ai senti des choses qui bougeaient, résonnaient…

Des fois tu fais un geste anodin et il t’en rappelle un autre, puis l’autre t’en rappelle un autre, et tu remontes dans le temps sans effort et à une vitesse fulgurante…

En quelque secondes je suis remonté de  24 années en arrière, et je me souviens que sous ma main quelque chose vibrait, résonnait en moi, sans que je ne comprenne bien ce qui se passait, mais il se passait quelque chose, ça c’est sûr… Un contact, un échange, entre ma main de gamin et le ventre de ce gros instrument, gros de sons, de vibrations… La femme masquée qui faisait chanter ce grand violon de bien deux fois ma taille, c’était bien rendue compte que j’avais envie de le toucher, ce  vieux ventre en bois, alors en semblant sourire sous son masque elle m’avait dit « Vas-y, mets ta main bien à plat. » Je n’aurais jamais osé, parce qu’un si grand instrument ça fait peur quand même, en plus ça fait des sons  étranges, qui viennent te chercher profond, dans les oreilles, dans le  ventre et même partout…

Alors je lui ai mis la main dessus, bien à plat, pour profiter de tout, ne rien laisser s’échapper… Et la dame masquée a joué lentement des sons et encore des sons…soit en lui grattant ses grosses cordes, soit en les frottant avec ce qui, à l’époque me semblait être un arc.  Et je me  souviens que c’était la première fois (et ce sera d’ailleurs l’unique fois) que j’approchais de si près, que j’entendais, je touchais une contrebasse… Nous étions plusieurs à pouvoir la toucher, mais j’ai eu cette impression qu’elle me préférait moi, parce qu’elle savait ce que je ressentais au travers de ma main posée sur elle, elle devait avoir compris que moi seul comprenais ce qu’elle avait à dire, à me dire… Que la dame masquée ne faisait que l’aider à me parler à moi, à moi d’abord… A moi qui, dans cette période là, si je me souviens bien, avait tout d’un coup vu les gens ne plus se toucher… ne même plus se serrer la main… J’avais trouvé ça étrange, triste même… Et là, la dame masquée avait fait que je pouvais toucher, sentir, de la musique, parce que oui, ce bois-là était la peau d’une musique vivante…

Et de cette peau-là, à celle de la mère de notre futur enfant, il y avait un lien indéfinissable qui traverse le temps et nous maintient en vie…

J’ai d’ailleurs appris il y a quelques temps que cette dame masquée est devenue depuis une très grande artiste …

Peut-être lui ai-je un peu porté chance?

Ce qui est sûr c’est que depuis, je les aime les contrebasses, je les écoute, je les comprends, et j’imagine que c’est réciproque… En tout cas à chaque fois c’est ce qu’elles me disent, donc je les crois…

Ingrid Obled : concerts/ateliers découverte auprès des enfants de l’école maternelle du Fousseret le 6 Janvier 2021. Les photos sont de Carl Hurtin (PAHLM) recadrées et mises en N&B par Ingrid

Publié le
Catégorisé comme Ecritures